“Lénine, le penseur”, affiche de V. Ivanov

A l’occasion de l’anniversaire de la mort de Lénine, Vladimir Poutine a été amené à thématiser quelque peu la place de Lénine dans l’histoire de la Russie. Cette version poutinienne des “Problèmes du léninisme” est tout à fait représentative de la grande synthèse idéologique mise en oeuvre par les autorités russes, elle mérite donc qu’on s’y arrête quelque peu.

Joseph Staline “Les problèmes du léninisme”, édition hébraïque de 1941.

Lénine, Staline et la question nationale.

La première version de cette thématisation est faite en conclusion d’une réunion du Conseil pour l’éducation et la science, le 21 janvier 2016. Elle porte sur ce qu’on appelait alors la “question nationale”. L’un des participants cite un poème de Pasternak, “Haute maladie”, suivant lequel Lénine “dirigeait un courant de pensée, et pour cela seulement, le pays” (“Он управлял течением мысли и только потому — страной”.) Il s’attire cette réponse de Vladimir Poutine :

Diriger un courant de pensée, c’est important. Seulement il est important que cette pensée amène les bon résultats, pas comme pour Lénine. L’idée en tant que telle était bonne. Mais au bout du compte cette idée à amené à l’effondrement de l’URSS. Il y avait tant d’idées de ce genre : l’autonomisation, etc. Ils ont mis une bombe atomique sous l’immeuble qui s’appelle “Russie”, et elle a explosé ensuite. On n’avait pas besoin de révolution mondiale…

L’image de la “bombe atomique” était trop frappante pour laisser indifférents les mauvais esprits qui prolifèrent sur les réseaux sociaux russes. On a ainsi pu voir apparaître ce genre de blagues :

“La spécificité du moment présent réside dans la nécessité brûlante de placer sous la Russie une bombe atomique, qui explosera dans un siècle, et rendra d’autant plus difficile la restauration du capitalisme libéral par Vladimir Poutine” Vladimir Ilitch Lénine.

Mais trêve de sarcasme… La thèse poutinienne, sibylline, fait l’objet de plus amples développements quelques jours plus tard, lors d’un forum du Front populaire pan-russe :

Staline a formulé alors l’idée d’une autonomisation de l’Union soviétique. Selon cette idée, toutes les entités de l’Etat à venir devant entrer dans l’URSS sur le fondement d’une autonomie avec de larges prérogatives. Lénine a critiqué cette idée, et a affirmé qu’il s’agissait d’une idée prématurée, incorrecte. Il a avancé l’idée de l’entrée des sujets de cet Etat [Russie, Ukraine, Biélorussie, Fédération Transcaucasienne] sur le fondement d’une égalité totale de droits, et du droit de quitter l’Union soviétique.

La thèse est claire : c’est le droit à l’autodétermination défendu par Lénine qui a ouvert la voie à l’éclatement de l’URSS. Elle n’est pas originale et circule largement chez les nationaux-patriotes russes, du journal Zavtra, par exemple. Mais, s’il est exact qu’un tel débat a bien eu lieu entre Staline et Lénine, celui-ci portait plus sur une tactique : il s’agissait pour Lénine d’offrir des gages de souveraineté aux élites nationales des pays envahis par les Bolcheviks, et où ces derniers ne disposaient que d’un faible soutien. Du reste, la construction choisie par Lénine ne fut pas remise en cause par Staline, alors qu’il en aurait eu tout le loisir. Enfin, le fait que les bolcheviks aient, sur ordre de Lénine, envahi des pays qui avaient proclamé leur indépendance, laisse imaginer quelle attitude il aurait adopté au cas où une république de l’URSS aurait voulu la quitter.

Mais ce débat est sans doute secondaire par rapport à ce dont il est réellement question ici : à travers la distinction entre le “bon Staline” et le “mauvais Lénine”, se joue la légitimation d’une orientation fondamentale de la politique de Vladimir Poutine, celle d’une recentralisation de l’Etat face aux autonomies régionales.


Lénine, Staline, l’Etat et la révolution.

Cette distinction du “bon Staline” et du ‘mauvais Lénine” joue aussi à d’autres niveaux. En effet, la figure de Lénine apparaît comme nettement moins assimilable par l’entreprise idéologique poutinienne. Les expérimentations politiques, artistiques, morales (et sexuelles en particulier), l’accent mis sur la révolution mondiale pendant les premières années de la Révolution jurent en effet avec le conservatisme politique et moral qui constitue cette idéologie. Au contraire, le Staline du “socialisme dans un seul pays”, de la réhabilitation d’un certain nationalisme russe, du “thermidor sexuel” est tout à fait en phase avec le zeitgeist poutinien. A travers l’opposition Lénine / Staline se dessine l’opposition de la révolution et de l’Etat, du chaos et de l’ordre qui constitue un des fondements de la légitimation des autorités russes.

Elle est ici renforcée par une version russe de la légende du coup de poignard dans le dos (Dolchstoßlegende) — terme qu’affectionne le président Poutine, mais qu’il n’emploie pas ici :

Le rôle du parti communiste bolchevik dans l’effondrement du front de la Première guerre mondiale est connu. Qu’en a-t-il résulté ? Nous avons perdu face au pays vaincu, quelques mois plus tard, l’Allemagne capitulait, et nous nous sommes retrouvés vaincus — un cas unique dans l’histoire. Et en raison de quoi ? En raison de la lutte pour le pouvoir…

Les “quelques mois” sont en fait presque deux ans, et c’est bien plutôt l’effondrement du front qui a provoqué l’effondrement de l’Empire tsariste, et permis à un groupe somme toute marginal de prendre le pouvoir en Russie. Mais peu importe, voilà les révolutionnaires putatifs prévenus : la sédition mène aux “catastrophes géopolitiques”, c’est-à-dire à la destruction de l’Etat.


La grande synthèse poutinienne

Ces antithèses posées, la grande synthèse idéologique du poutinisme peut s’opérer, que l’historien Nikolay Mitrokhin a résumé ainsi :

“Le bon tchékiste [membre de la police politique] torture le bon détenu : chacun a sa vérité, ils aiment tous les deux la patrie.” Les léninistes convaincus du siècle dernier la qualifiaient de “théorie du courant unique”. […] Dans l’histoire du pays, il y a des pages glorieuses et des pages sombres, il y a des gens mauvais et des gens bien, il faut prendre tout ça comme un tout, et tout en se souvenant du mauvais, parler plus souvent du bon, pour former sur cette base un sentiment de patriotisme.

Il est justement question des tchékistes dans l’intervention de Vladimir Poutine, car comme il le rappelle, lui-même a été communiste et tchékiste:

Vous savez, comme des millions de citoyens soviétiques — environ 20 millions — j’étais membre du Parti communiste, et je n’étais pas seulement membre du parti : j’ai travaillé vingt ans dans une organisation qui s’appelait “Comité de sécurité de l’Etat” (KGB). Cette organisation a succédé à la Tchéka, qu’on appelait “le détachement armé du parti”. [La Tchéka, Commission extraordinaire pan-russe de lutte contre la contre-révolution et le sabotage, constitue la première police politique formée par les bolcheviks, en décembre 1917]. Si quelqu’un cessait pour quelque raison que ce soit d’être membre du Parti, il était aussitôt renvoyé du KGB. Je n’étais pas membre du Parti par nécessité. Je ne dirais pas que j’étais un communiste tellement convaincu mais je prenais cela au sérieux [я не могу сказать, что я был совсем уж таким идейным коммунистом, но я тем не менее относился к этому очень бережно.] . A la différence de nombreux fonctionnaires […] je n’ai pas jeté ma carte du Parti, je ne l’ai pas brûlée. Je ne veux juger personne, on pouvait avoir des motivations diverses, c’est leur problème… Le parti communiste s’est effondré, j’ai toujours ma carte quelque part.

Ce qui fait l’attrait de la “théorie du courant unique” c’est qu’elle permet tout à la fois de juger d’un certain nombre d’évènements, sans appeler à une quelconque contrition, ou réparation de la part de qui que ce soit. Condamner le péché, mais jamais le pécheur, pourrait-on dire. Vladimir Poutine a été tchékiste, membre — relativement — convaincu du parti, mais cela ne dépasse pas le constat factuel. Cela ne le gêne nullement dans sa condamnation de la répression menée par cette même Tchéka : quelques instants plus tard, on l’entend condamner sans la moindre ambiguïté le meurtre de la famille impériale et les répressions massives contre le clergé commises par les bolchéviks. Le choix de cette catégorie de réprimés n’est sans doute pas un hasard, dans l’ambiance d’orthodoxie quelque peu démonstrative qui a saisi la Russie ces dernières années.

La synthèse poutinienne inclut justement à cette renaissance orthodoxe. Car, dans ses principes moraux, le communisme rejoint les idéaux bibliques :

Les idéaux communistes et socialistes me plaisaient, et me plaisent toujours. Si on regarde le Code du constructeur du communisme, qui était très répandu en URSS, il rappelle beaucoup la Bible. Ce n’est pas une blague : c’est vraiment une citation de la Bible. Les idées sont bonnes : égalité, fraternité, bonheur. Mais la réalisation pratique de ces excellentes idées était bien loin de ce qu’avaient décrit les socialistes utopistes.

Pour ceux qui ne connaitraient pas le “Code moral du constructeur du communisme”, adopté par le XXIIe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique en 1961, en voici le texte intégral :

1.Fidélité à la cause du communisme, amour pour la Patrie du socialisme, pour les pays socialistes.

2. Travail consciencieux pour le bien de la société : qui ne travaille pas ne mange pas.

3. Soin de chacun pour la préservation et l’augmentation du bien commun.

4. Haute conscience du devoir devant la société, intolérance envers les violations des intérêts de la société.

5. Collectivisme et aide mutuelle : un pour tous, tous pour un.

6. Relations d’humanité et respect mutuel entre les gens : l’homme est pour l’homme un ami, un camarade et un frère.

7. Honnêteté et sincérité, pureté morale, simplicité, modestie dans la vie publique et privée.

8. Respect mutuel dans la famille, soin de l’éducation des enfants.

9. Intransigeance envers l’injustice, le parasitisme, la malhonnêteté, le carriérisme, le goût du lucre.

10. Amitié et fraternité de tous les peuples de l’URSS, intolérance envers la haine ethnique et raciale.

11. Intolérance pour les ennemis du communisme, de la cause de la paix, de la liberté des peuples.

12. Solidarité fraternelle avec les travailleurs de tous les pays, avec tous les peuples.

Je laisserai les Chrétiens juger de la conformité de ces principes aux Evangiles — qui ont du reste, si l’on en croit l’un des auteurs du texte, bien été inspirés par les principes bibliques. Ce qui me semble remarquable c’est plutôt le travail de synthèse à laquelle se livre en permanence le poutinisme et dont cette discussion de l’héritage de Lénine offre un parfait exemple. Les plus béantes contradictions sont surmontées dans une synthèse ou aucun élément n’est jamais réellement condamné. Chacun peut potentiellement se retrouver dans cette synthèse mémorielle qui n’exige rien de l’individu — ni des autorités — à l’égard du passé. Seule reste la nécessité de la fidélité à l’Etat, de l’amour pour la Patrie et de l’unité de la société.


De la théorie à la pratique.

Les conséquences pratiques de cette idéologie se sont manifestées en particulier de la manière suivante. D’une part, le débat sur le “ré-enterrement” (перезахоронение) de Lénine, c’est-à-dire son le retrait de son corps embaumé du mausolée, a été clos :

En ce qui concerne le ré-enterrement et les questions de ce type, il me semble qu’il faut approcher ces problèmes très prudemment [очень аккуратно], afin de ne pas entreprendre de démarches qui pourraient diviser notre société. Il faut, au contraire, l’unir [сплачивать]. Voilà le principal.

En d’autres termes, la question est…enterrée. D’autre part, cette “unité de la société” se fera au détriment de la vérité historique. La Commission inter-services de protection du secret d’Etat (Межведомственная комиссия по защите государственной тайны) avait en 2014 prolongé jusqu’en 2044 (!) la classification des archives des diverses polices politiques et services de renseignement soviétiques (Tchéka, GPU, NKVD, KGB, etc.). En dépit d’une pétition ayant recueilli plus de 60 000 signatures, ladite commission a confirmé sa décision.

Et c’est avec dépit qu’on est tenté de conclure, avec l’avocat Ivan Pavlov, de l’association “Team 29”, active sur ces questions :

Via : Ivan Pavlov

Travailler de telle sorte que le camarade Staline dise merci !

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