Le siège du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie

L’on entend parfois, à droite ou à gauche, la thèse suivant laquelle Vladimir Poutine proposerait une doctrine de politique étrangère susceptible de constituer une alternative aux doctrines des diplomaties occidentales. Cette doctrine est même parfois approuvée : on y trouverait les fondations d’un ordre international plus juste et plus stable. Vladimir Poutine a exposé à plusieurs reprises ses conceptions de l’ordre international, sa dernière systématisation remontant à son très attendu, et très commenté discours devant l’Assemblée générale de l’ONU — dont on trouvera une traduction intégrale en français ici. Il est certes un peu ancien, mais son caractère conceptuel et programmatique fait qu’il n’a pas perdu en actualité, pas plus que sa critique que je traduis ici. Elle est le fait de la rédaction de Gauche Ouverte, site d’information russe dédié à la “diffusion d’informations et d’analyses de la situation actuelle de la Russie d’un point de vue anticapitaliste et démocratique.” Ce point de vue n’est que trop rarement entendu dans le débat touchant à la Russie, y compris à gauche, où le réalisme et la pensée d’Etat semblent avoir remplacé le marxisme anti-impérialiste. Il n’est pas certain que l’on doive s’en réjouir.


Le discours de Vladimir Poutine à l’ONU est un exemple de sa rhétorique “mature” de politique étrangère. Ces idées, qu’il a déjà exprimées à de nombreuses reprises, forment un certain système. A la base de ce système, on trouve un conservatisme antirévolutionnaire et un appel à se rallier autour des “gouvernements légaux”. Il est aujourd’hui clair que la phrase — ancienne — de Poutine au sujet de la Sainte Alliance n’était pas une façon de parler : c’est précisément comme cela que lui et ses speech-writers se figurent l’idéal d’un ordre mondial — Poutine se considérant comme un Nicolas Ier [Empereur de Russie de 1825 à 1855, réputé pour son conservatisme, NDT]. A l’idée occidentale de “légitimité”, que les autocrates perdraient soi-disant aux yeux de la population, Poutine oppose le « légitimisme » de la première moitié du XIXe siècle : que le gouvernement soit légitime aux yeux du peuple n’a pas d’importance, le principal est qu’il soit “légal.” La démocratie, de principe universel devient particulier, l’affaire personnelle de ceux à qui elle sied — pour quelle que raison que ce soi :

Nous sommes tous différents, et nous devons le respecter.”

Comme toujours, la critique de l’ordre libéral de la part de Poutine contient beaucoup de vrai : l’Irak et la Libye sont des catastrophes dont l’Occident porte la responsabilité. Et comme toujours, ce qui saute aux yeux, c’est l’absence totale d’alternative réelle à l’hégémonie libérale. Poutine aime relever les hypocrisies de l’Occident, et nommer chacune de ses erreurs des “leçons”mais il n’a rien à proposer au monde en échange. Tout son légitimisme revient à garantir son règne sans fin — et le règne des autocrates amis, avec lesquels il est intéressant de coopérer, bien plus qu’avec les Etats démocratiques. Quant aux “intérêts” des Etats dans un monde multipolaire, que l’Occident doit apprendre à “respecter”, il s’agit tout simplement de la possibilité de faire ce que fait l’Occident, à une moindre échelle. Ainsi, Poutine agite la menace d’un monde où règnera la seule “loi du plus fort”: “un monde où, au lieu d’Etats réellement indépendants, se multiplieront les protectorats de fait, gouvernés depuis l’étranger”. Difficile de dire quels sont protectorats et territoires qu’il a en vue… La DNR-LNR, peut-être ? [Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, autorités auto-proclamées des pro-Russes de l’Est de l’Ukraine, NDT] Encore et encore, la “critique de principe” envers l’Occident se résume à une question cachée :

“Pourquoi vous pouvez, et pas nous ?”

Les discours de Poutine et d’Obama se neutralisent parfaitement — et présentent en outre une foule de parallèles. Le “légitimisme” abstrait se heurte à la défense abstraite du “droit au soulèvement.” En fin de compte, ces principes sont utilisés arbitrairement dans la sale et bien réelle politique internationale. Le légitimiste Poutine n’est pas contre la défense du droit au soulèvement, s’il s’agit de se soulever contre le gouvernement ukrainien. Les leaders occidentaux excluent toute possibilité de compromis sur la Crimée, mettant entre parenthèse l’opinion de ses habitants : ce qui compte ici, c’est la souveraineté territoriale. Dans une situation de paralysie globale, il est insensé d’espérer des gouvernements, du sien, ou des autres. L’ordre international libéral ne fonctionne pas, mais sous ses ruines sera enterré aussi son « critique de principe », Vladimir Poutine. L’analyse des relations internationales qui pourrait servir de fondation à une solidarité des mouvements progressistes dans le monde ne doit pas être bâtie sur des principes formels — libéraux ou conservateurs-légitimistes, ni sur la logique des “camps en lutte”, mais sur une base réelle : celle de l’état actuel du capitalisme globalisé et de la forme que prend la rivalité des Etats impérialistes aujourd’hui.

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