“Développement”

Le clivage politique fondamental structurant le champ politique russe n’est pas, comme en France, un clivage gauche-droite, mais un clivage qui oppose les « libéraux » aux « nationaux-patriotes ». Comme l’écrit Véra Nikolski dans la somme magistrale qu’elle a consacré au national-bolchévisme et à l’eurasisme, ce clivage « est vécu sur le mode de l’évidence, du ‘cela va de soi’ » par ceux qui évoluent dans les champs de la politique, de la littérature et du journalisme en Russie. Pour explorer les différentes dimensions de ce clivage, sans lequel la politique russe reste incompréhensible, penchons nous sur l’œuvre de Guénnady Jivotov.

Né en 1946, Guénnady Jivotov est diplômé en céramique de l’Académie d’Etat d’Arts appliqués Stroganov de Moscou (МГХПА им. Строганова). De 1975 à 1983, il a réalisé des mosaïques murales pour les Maisons de l’Amitié des villes de Kaboul, Tunis et Sofia. Il a travaillé comme “artiste d’art monumentalo-décoratif” et pratique la peinture — informations tirées de son site personnel. Quel que soit l’intérêt de son œuvre artistique, c’est son travail de caricaturiste pour l’hebdomadaire Zavtra qui retiendra ici notre attention. Fondé en décembre 1990 par l’écrivain, publiciste et homme politique Alexandre Prokhanov, qui en est toujours le rédacteur en chef, Zavtra est l’un des titres historiques de la mouvance nationale-patriotique. Dans les colonnes de cet hebdomadaire qui s’est successivement qualifié de « journal de l’opposition spirituelle » puis de « journal de l’Etat russe », tout simplement, se donne à lire la vision du monde des nationaux-patriotes russes. Les caricatures de Guénnady Jivotov en expriment la quintessence.


L’évènement fondateur : 1993

Le clivage libéraux-nationaux-patriotes a des racines anciennes : on pense spontanément au clivage slavophiles-occidentalistes du XIXe siècle, ou, plus récemment, aux débats autour de la question russe qui ont agité l’intelligentsia de l’URSS post-stalinienne, brillamment étudiés par Ytzhak M. Brudny. Mais dans sa forme contemporaine, réellement structurante, le clivage se cristallise, selon Véra Nikolski, lors de la crise constitutionnelle de 1993, événement méconnu du public français, et qui nécessite donc une petite explication.

A la suite de l’éclatement de l’URSS, la Russie voit s’installer un double pouvoir (dvoevlastie) : celui du Soviet suprême (le parlement russe) et celui du président Boris Eltsine. La répartition des pouvoirs de ces deux institutions est loin d’être claire : la Russie vit alors sous l’empire d’une constitution soviétique perpétuellement amendée, jusqu’à l’incompréhensible. La question des réformes économiques libérales entreprises par Boris Eltsine et son équipe va souder l’opposition d’une partie du Soviet suprême. Boris Eltsine tente de surmonter la crise en convoquant un référendum qui ne produit pas les résultats escomptés. Le peuple russe maintient sa confiance au Président et aux réformes économiques, mais refuse de dissoudre le Soviet suprême et de convoquer des élections législatives. L’impasse est totale, quand Boris Eltsine décide de la dissolution du Soviet suprême, dont la direction réagit immédiatement en le destituant. La crise va être résolue par la force : Boris Eltsine lance l’armée à l’assaut de la Maison Blanche, siège du parlement où se sont retranchés les leaders du Soviet, ainsi que divers éléments de l’opposition nationaliste et communiste. Un nouveau parlement est élu, et une constitution est adoptée, qui accorde de larges pouvoirs au président. L’orientation libérale et pro-occidentale du pays est confirmée. La crise de 1993 marque la défaite — dans le sang — de l’opposition nationale-patriotique, qui cultive depuis lors la mémoire des « Défenseurs du Soviet suprême », ici figurés sur la façade en flamme de la Maison blanche.


Les années 90, triomphe du libéralisme, décennie maudite

Les nationaux-patriotes partagent une même appréciation négative, en bloc, des « années 1990 », vues comme une période d’appauvrissement et de décadence morale :

Ils font porter la responsabilité de cette décadence sur les leaders libéraux du pays, au premier chef sur le président Boris Eltsine, dont nous voyons ici le musée.

Il se compose, au centre, d’un repas misérable, accompagné du traité de Belovezh, qui signe la fin de l’URSS. En bas à gauche, référence est faite à un trouble épisode de la carrière de Boris Eltsine où des agresseurs l’auraient jeté dans une rivière. En bas au centre, on voit une toque caucasienne au croissant islamique. En bas à droite, le Soviet suprême assiégé. En haut à droite, les rails et l’expression “sur les rails” font référence à la promesse de Boris Eltsine de s’y allonger au cas où ses réformes échoueraient. En haut au centre, les “33 snipers” et la raquette sont une allusion à son garde du corps et partenaire de tennis Korjakov qui aurait commandé une unité de snipers lors du siège de la Maison blanche — merci à Camille Merlen pour l’explication. J’ignore à quoi fait référence le train d’atterrissage : peut-être à l’épisode au cours duquel Eltsine, censé se rendre en visite en Irlande, ne descendit pas de son avion, officiellement pour raisons médicales, officieusement pour cause d’intoxication alcoolique.

Boris Eltsine est aussi fustigé pour son orientation pro-occidentale et pro-américaine :

Parmi les autres figures honnies des nationaux-patriotes, on trouve Egor Gaïdar, premier-ministre de Boris Eltsine et artisan de la « thérapie de choc », destinée à accomplir la transition vers l’économie de marché :

Autre bête noire : Anatoly Tchoubaïs, ministre en charge des privatisations des années 1990, à gauche (j’ignore qui est représenté à droite). Sur le crâne on lit : « Libéralisme ».

Sur la tunique : « tolérance, mariages homosexuels, pédophilie, guerre civile, pornographie », etc.


Le passé radieux de la Russie : de l’orthodoxie médiévale au stalinisme

A l’héritage des années 1990, qualifiées de sauvages ou de maudites, les nationaux-patriotes opposent le passé radieux de l’Union soviétique dont ils cultivent le souvenir et appellent au retour salvateur :

Nous voyons ici à gauche Félix Dzerjinski, premier dirigeant de la Tcheka, police politique soviétique, qui fait fuir de décadents libéraux. On reconnaît à droite Egor Gaïdar, Boris Nemtsov (ancien vice-premier ministre), d’autres individus que je ne connais pas. L’un d’entre eux est d’ailleurs orné d’un nez crochu, typique du style parfois antisémite de l’auteur.

L’exaltation du passé soviétique est sélective. Notre artiste est naturellement stalinien, et Nikita Khrouchtchev, l’artisan de la déstalinisation et du transfert de la Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, n’a pas l’heur de lui plaire. Il est ici en vyshyvanka, costume traditionnel ukrainien — alors qu’il n’est absolument pas ukrainien — aux côtés de Boris Eltsine, traité de « traître », par des hommes en tenue de gardes rouges et de soldats blancs :

En revanche, Staline, constitue la figure révérée des nationaux-patriotes. On pourrait s’étonner qu’un Géorgien communiste trouve grâce à leurs yeux. Mais Staline est l’artisan de la construction du socialisme dans un seul pays, d’une grande puissance (derjava), notion centrale dans l’idéologie nationale- patriote. Il est en outre celui qui réhabilite un certain nationalisme russe, constitutif de ce que l’historien David Brandenberger a pu appeler un “national-bolchévisme”. Voici donc Staline, comparé, quelque peu favorablement, à Nikita Khrouchtchev, tenant la chaussure avec laquelle il avait frappé son pupitre à l’ONU, Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine, bouteille à la main :

A la base du national-patriotisme on trouve une synthèse entre le Christianisme orthodoxe et le communisme soviétique, qu’unissent moralité, grandeur russe et justice sociale. Ici, un archange accompagne en claironnant l’ouvrier et la kolkhozienne, l’une des statues les plus célèbres du réalisme socialiste, œuvre de Vera Ignatievna Moukhina :

Là, un Staline dont la pose ne manque pas de rappeler celle du Christ de Corcovado :

Cette grande synthèse nationale-patriotique a vocation à embrasser la totalité de l’histoire russe, qui est représentée comme un continuum : du prince russe médiéval à la navette spatiale soviétique.

Comme en témoigne l’image figurant en tête de cet article, M. Jivotov prise l’imagerie spatiale. Né en 1946, il a, comme des millions de petits Soviétiques, grandi dans un pays où l’espace était incontournable dans la propagande et la culture populaire en général.

Mais, dans la mémoire nationale-patriotique, la Seconde guerre mondiale occupe sans conteste la place prééminente, elle est l’exploit national par excellence. Appelée en Russie « Grande guerre patriotique » elle est aussi interprétée au travers de la synthèse d’orthodoxie et de communisme stalinien qu’incarne la Russie victorieuse, un thème qui semble particulièrement cher à M. Jivotov.


En quête d’une “Nouvelle Russie”

Pour en venir à des éléments plus contemporains, les nationaux-patriotes ont pris fait et cause pour l’insurrection pro-russe du Donbass, et n’ont cessé d’exalter la création en Ukraine d’une « Nouvelle Russie », source de régénérescence spirituelle de la nation :

Le drapeau figuré ici est celui de la « République populaire de Donetsk », orné de l’aigle impérial (et fédéral) russe. Le reste se passe de commentaire. Au sein de cette mouvance, une personnalité a émergé et fait désormais l’objet d’un véritable culte : le colonel Igor Strelkov, éphémère ministre de la défense de la « République populaire de Donetsk » :

Il est ici représenté orné des médailles symbolisant les incarnations historiques d’une Russie éternelle : Empire Russe, Union Soviétique, Fédération de Russie, République populaire de Donetsk. La continuité de ces incarnations est suggérée par le ruban de Saint-Georges, noir et orange, originaire de l’Empire russe, mais utilisé pendant l’Union soviétique, et désormais signe ostensible et incontournable de patriotisme en Russie.

Les nationaux-patriotes n’ont cessé de s’opposer au mouvement Maïdan et même à l’idée d’une Ukraine indépendante. Nous voyons donc ici le chaos du Maïdan, contrasté à la radieuse harmonie de la flotte russe de la Mer noire, stationnée en Crimée.

Le Maïdan et les autorités ukrainiennes qui en sont issues sont fustigées en ce qu’ils seraient nazis. Accusation peu surprenante, quand on sait la centralité de la mémoire de la Seconde guerre mondiale pour les nationaux-patriotes — et les complaisances, pour ne pas dire plus, envers la collaboration de la part de certains mouvements et hommes politiques ukrainiens.

Le parallèle est explicite entre l’envahisseur nazi et l’armée ukrainienne, comme dans ce dessin intitulé : “Grand-père à Stalingrad, petit-fils à Lougansk”, un des centres de l’insurrection du Donbass :

L’autre accusation portée contre les dirigeants ukrainiens est celle d’être la créature des Américains. Ici, plusieurs hommes politiques ukrainiens, entres autres qui me sont inconnus : Oleksandr Turchynov, Ihor Kolomoïsky, Petro Poroshenko, Arseni Iatseniouk.


A bas l’Amérique !

La mouvance nationale-patriotique est en effet unie par un anti-américanisme virulent. Celui-ci s’est en particulier nourri de l’intervention des Etats-unis et de l’OTAN en Yougoslavie, qui s’est attirée une réprobation quasi-unanime dans une Russie toute à la défense de la cause des Serbes.

Au centre, Radovan Karadzic, chef politique des Serbes de Bosnie, tout juste condamné par le Tribunal international pour l’ex-Yougoslavie, d’où les chaînes et le blanc immaculé de martyr. A gauche, on lit : “Serbie, mon amour”. On reconnaît à droite le symbole de l’OTAN.

Cet hostilité envers les Etats-unis a pris des formes volontiers racistes depuis la présidence de Barack Obama :

Mais les vices d’Obama (il fume !) offrent d’autres angles d’attaque, comme dans cette caricature, où une flotte de brise-glaces nucléaires russes s’apprête à le couler.

Cette orientation anti-américaine a pour conséquence une vision sympathique de la Chine, perçue comme une alliée. A l’inverse tout rapprochement avec celle-ci est fréquemment interprétée par les libéraux russes en terme de « péril jaune ».

L’anti-américanisme virulent et l’antisémitisme à peine latent de ce courant se traduisent par une hostilité à Israël. Celle-ci est renforcée par une vision positive de l’islam que les nationaux-patriotes tendent à voir comme une religion traditionnelle de la Russie, une part intégrante de la civilisation eurasienne. Ici, un parallèle entre le sort de Gaza et celui du Donbass :

Là, un portrait de Khaled Meshaal, chef du bureau politique en exil du Hamas :


Le poutinisme, un national-patriotisme modéré ?

Ne voir dans ces images et la vision politique qu’elles expriment qu’une sorte de cabinet des curiosités politiques serait une erreur. Zavtra et les caricatures de M. Jivotov représentent une version outrée, chimiquement pure, si l’on peut dire, du national-patriotisme russe. Mais le national-patriotisme n’est ni exotique, ni excentrique dans la Russie contemporaine. L’idéologie du Parti communiste de la Fédération de Russie, premier parti d’opposition, en relève très largement. Il constitue l’idéologie spontanée d’une part difficilement estimable, mais non négligeable des citoyens russes. Intuitivement, l’on serait même porté à dire : de leur majorité. Sous une forme modérée, l’exaltation de la grandeur de la Russie, puissance une en ses multiples incarnations historiques, accomplissant la synthèse de valeurs « orthodoxes » et « communistes » constitue sans aucun doute l’un des fondements de l’idéologie des autorités russes.

Le slogan de Zavtra — “journal de l’État russe” — tient largement du fantasme, mais c’est bien chez les nationaux-patriotes que l’on doit chercher des inspirations de l’idéologie poutinienne — ou des convergences avec celle-ci — plus que chez les eurasistes. Leur chef de file, Alexandre Douguine est une personnalité plus pittoresque et exotique que l’austère Prokhanov. Cela explique sans doute qu’il soit sempiternellement invoqué par la presse occidentale — jamais russe — en qualité d’“idéologue” ou d’“inspirateur” de Vladimir Poutine, alors que son eurasisme est bien trop excentrique et ésotérique pour jouer un tel rôle.

Ces convergences ont cependant leurs limites, car le libéralisme — au moins économique — continue, malgré son déclin manifeste, à jouer un rôle dans le discours et les orientations politiques des autorités russes. De la lutte entre ces deux orientations dépend largement l’avenir de la Russie. S’il est évidemment impossible de le prédire, voilà en tout cas comment se le représente notre artiste national-patriote : radieux !

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