“?000 000 d’âmes ?000 000 de vies ?000 000 de destins.” Affiche de la perestroïka, auteur inconnu.

Par un réjouissant canular pour le Carnet Zilsel, Anouk Barberousse et Philippe Huneman ont entrepris de régler son compte à Alain Badiou et aux divers badiophiles et badiolâtres, en se plaçant sur le terrain, qui n’est pas de mon ressort, de la philosophie. Pour ce qui est déjà un peu plus du mien, c’est à dire, le communisme, j’avais depuis longtemps déjà envie d’ajouter ceci, qui s’appliquerait d’ailleurs tout aussi bien à Slavoj Zizek.


La complaisance médiatique dont jouissent des apologètes revendiqués de régimes coupables de crimes de masse, tels la Chine maoïste ou l’Union soviétique stalinienne, m’a toujours surpris, d’autant plus à une époque où la place des victimes dans le débat public est centrale. Certes, les victimes chinoises et soviétiques du socialisme et leurs descendants ne disposent pas en France du même poids démographique et organisationnel que celui des victimes d’autres crimes de masse. Mais cette complaisance — singulièrement lorsqu’elle est le fait d’organes de presse peu suspects de stalinisme — garde un aspect mystérieux, alors que toute tentative de relativisation des crimes nazis vaut ostracisme médiatique bien mérité.

On m’objectera peut-être le sempiternel point Godwin, ce qui m’importe peu. D’une part, la “loi de Godwin” est censée décrire un phénomène empirique assez bien établi — dans une discussion, la probabilité d’une comparaison avec le nazisme tend vers 1 — et pas disqualifier a priori toute comparaison de ce genre. D’autre part, s’il y a bien un régime qui mérite d’être comparé avec le nazisme, c’est bien le stalinisme, comparaison à laquelle se sont d’ailleurs attelés les spécialistes de l’un et de l’autre. Plus sérieusement, on m’objectera peut-être que, si leur comparaison historique est légitime, ils ne sont pas moralement “équivalents”.

Il y a quelque chose de proprement impensable dans cette question, et qui provient à mon sens des chiffres impliqués dans la comparaison : des millions de vies humaines. Se livrer à une arithmétique portant sur ce genre de chiffres — du type 10 millions < 100 000 000 de morts — en faire la base de comparaisons morales m’a toujours paru insensé, voire obscène.

L’objection la plus couramment avancée à la thèse de l’ “équivalence” est celle des “finalités positives” ou des “valeurs” du communisme soviétique, censées être supérieures à celles du nazisme. L’argument est une version à peine évoluée de la locution « l’enfer est pavé de bonnes intentions », dont je ne suis pas sûr qu’elle soit destinée à relativiser l’enfer en question ou à louer les bonnes intentions de ceux qui l’ont construit. Je suis même moins sûr encore qu’elle y parvienne. Une autre objection prend la forme de la métaphore de l’omelette et des œufs : “on ne fait pas d’omelette sans, etc.” Elle m’a toujours parue d’une force morale assez faible, a fortiori dans la bouche du cuisinier. L’écrivain roumain Panaït Istrati y répondait ainsi : “Je vois bien les œufs cassés, mais où donc est l’omelette ?” On pourrait lui rétorquer qu’elle est justement dans la victoire sur le nazisme — que son décès en 1935 ne lui a pas donné de voir.

Cette victoire constitue l’argument le plus solide à l’encontre de la thèse de l’équivalence morale, dont l’un des plus proéminents défenseurs est aujourd’hui l’historien Timothy Snyder. Il serait proprement insensé de penser que dans cette guerre, les camps se valaient. Quelle que soit la popularité — bien compréhensible — de la thèse en Europe centrale, un rapide coup d’œil à la physionomie d’une ville comme Varsovie à la suite de l’occupation allemande, en 1944, et à la mort de Staline, en 1953 permet de s’en convaincre. Faut-il pour autant en attribuer le mérite au régime stalinien ? Il y a des arguments sérieux qui militent en faveur de la thèse suivant laquelle la victoire a eu lieu en dépit de Staline, et pas grâce à lui : le massacre de masse de la fine fleur de l’Armée rouge sur ses ordres, à la veille même de la guerre, en particulier. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, on aimerait que la reconnaissance aille un peu plus aux dizaines de millions de citoyens et de citoyennes soviétiques qui ont participé à cet effort de guerre inouï, aux millions de soldats de l’Armée rouge qui ont donné leur vie, qu’à Staline personnellement.

Le débat est de toute façon insoluble, en ce qu’il relève largement de la contre-histoire : l’URSS aurait-elle gagné la guerre, si la collectivisation et l’industrialisation à outrance n’avaient pas eu lieu, si la ligne de Boukharine avait prévalu, si Lénine n’était mort si jeune, etc. ? Et le fait reste, indubitable : les massacres de masse commis par l’Union soviétique stalinienne n’ont aucune espèce de justification pratique. Les simples chiffres de ces répressions, le fait qu’elles aient été pratiquées, entre autres, sur critère ethnique (Tchétchènes, Tatars de Crimée, et autres “peuples punis” et déportés en Asie centrale pendant la guerre) devrait permettre, sinon de poser une équivalence entre l’Allemagne nazie et l’URSS stalinienne, du moins de porter un jugement moral sans ambiguïté sur cette dernière.

J’aurais tendance à conclure que des intellectuels dénués de la compassion la plus élémentaire pour les victimes d’un asservissement systématique et de massacres de masse ne méritent guère de considération. Si leur propos philosophique peut présenter quelque intérêt — ce dont je ne suis pas compétent à juger ; leurs ratiocinations politiques ne méritent surement pas les honneurs de pleines pages dans Le Monde. Au cas même où cet argument moral, ou celui de l’“équivalence” du nazisme et du stalinisme n’emporteraient pas la conviction, on pourra, j’espère, admettre que la Chine maoïste ou l’URSS stalinienne n’ont pas à être défendues de cette manière-là.

Le mode d’administration de la preuve pratiqué par Alain Badiou consiste en effet à se garder de faire référence à une quelconque connaissance positive de ces pays — dont il ne parle d’ailleurs pas les langues. Les textes des dirigeants soviétiques et maoïstes constituent ses sources uniques : est-il besoin de préciser que les recettes — en traduction française ! — des cuisiniers ont un point de vue bien particulier sur les œufs et l’omelette? On pourra d’ailleurs lire avec profit cette critique informée d’un texte d’Alain Badiou sur ce point. Cette ignorance délibérée et bienheureuse est d’autant plus consternante que l’historiographie de l’Union soviétique n’est nullement un savoir ésotérique : exceptionnellement riche, elle est largement disponible en langue française ou anglaise. On pourra s’en assurer en lisant l’extraordinaire somme qu’y a consacré l’historien Andrea Graziosi, publiée il y a quelques années chez un éditeur certes peu connu, je veux parler des Presses universitaires de France. Portant sur les objets les plus divers, nourrie de tous les courants des sciences sociales, la recherche sur l’URSS est l’œuvre d’auteurs dont les convictions vont de la droite néo-conservatrice à la gauche marxiste.


L’on voudrait se désintéresser de ce qui n’est que la confirmation de la faillite d’un certain débat public qui accorde l’impunité à des individus sur lesquels pèsent de lourdes charges d’imposture. Dans ce cas précis, cette faillite me touche car elle n’est pas limitée à un champ médiatique dont on fini par attendre fort peu. Elle me parait être le symptôme de l’absence de transmission de l’histoire du “socialisme réellement existant”, y compris et surtout parmi la jeune génération de gauche. Contrecoup de l’antitotalitarisme qui triomphe à la fin des années 1970, il semble que certaines fractions de la gauche en soient venues à une sorte d’« anti-antitotalitarisme » du pauvre. Celui-ci trouve un renfort naturel dans la tendance, bien installée à gauche, à évacuer la question de l’expérience positive du socialisme, en tant qu’elle serait étrangère à la pureté originelle du marxisme — ou à l’Idée communiste pour reprendre le terme cher à Alain Badiou. Qu’aucun des régimes réels se réclamant du marxisme n’ait respecté un tant soit peu les libertés publiques— entres autres traits déplaisants — devrait pourtant être, au minimum, un objet d’étonnement. Alors que la théorie libérale ne cesse d’être attaquée au nom même de ses limitations réelles, on est en droit — il me semble — d’attendre de gens se disant (éco-)socialistes ou communistes une connaissance minimale de la réalité des systèmes qui se sont réclamés du marxisme.

Mais il y autre chose qu’une simple déploration intellectuelle et politique devant le spectacle de ces intellectuels. J’avais à peine retenu mes larmes devant ce passage de l’Histoire de l’Union soviétique de Nicolas Werth, consacré aux conséquences, pour le paysan russe, de la collectivisation. Il est d’ailleurs ici question des paysans russes qui ont eu la “chance” de rester sur leurs terres, c’est-à-dire de ne pas être fusillés, déportés dans les steppes d’Asie centrale ou la Kolyma, ou abandonnés à leur sort — une mort certaine — en pleine taïga :

Le kolkhozien se sentait doublement brimé, en tant que producteur ayant perdu toute indépendance économique et en tant que citoyen de 2e classe, privé de droits, soumis à des mesures discriminatoires, à cette “exploitation militaro-féodale” qu’avait, dès 1928, pressenti Boukharine [dirigeant soviétique exécuté par Staline en 1938] en cas de victoire de la ligne stalinienne. Assujetti à des multiples corvées d’État obligatoires — construction de routes, abattage de bois, etc. — le kolkhozien n’avait même plus, légalement, le droit de se déplacer, depuis la promulgation de la loi du 17 mars 1933 stipulant qu’un paysan n’était pas autorisé à quitter le kolkhoze sans un contrat de son futur employeur, dûment ratifié par l’administration. Juridiquement, le paysan, privé de tout passeport intérieur, était attaché au kolkhoze comme le serf l’avait été à la terre du seigneur. Cette dépendance s’étendait à tous les membres de sa famille ; ainsi, lorsque la fille d’un kolkhozien épousait un citadin, elle devait obtenir un “droit de départ” (une “lettre d’émancipation”, disaient les paysans) de l’administration. Malgré toutes ces restrictions, des millions de paysans, les plus entreprenants ou les plus menacés partirent sans autorisation. Ils se mettaient ainsi dans une situation illégale, ce qui les rendait particulièrement vulnérables sur le marché du travail ; se déplaçant sans cesse pour échapper à l’ “enregistrement”, beaucoup d’entre eux finissaient par être arrêtés pour vagabondage ou pour quelque menu délit et prenaient le chemin des camps. Quant à ceux qui restèrent, ils s’installèrent, résignés, sur ce petit lopin qui leur assurait un minimum vital, dans la séculaire méfiance du paysan russe envers le monde extérieur, la ville, les citadins, l’État exécré, avec ses fonctionnaires, ses juges et ses policiers.


Sans attendre qu’on en vienne aux larmes à la lecture de l’austère prose de Nicolas Werth, il m’est difficile de comprendre et d’admettre qu’on puisse se dire de gauche, et rester insensible au destin de ces gens. Il est vrai qu’il ne s’agissait que de moujiks, matériau humain tenu pour quantité négligeable, dont l’asservissement et, pour des millions d’entre-eux, l’extermination se sont faits, pour nous, dans le silence. L’on souhaiterait pourtant que l’injure ne s’ajoute pas à la tragédie de ce qu’on ne peut nommer autrement que la guerre menée par l’État soviétique contre sa propre paysannerie ; et de sa conséquence : la violente destruction de la civilisation du village russe.

Mais peut-être ai-je tort de prendre tout cela au sérieux. Il n’est pas impossible qu’il ne s’agisse, pour des intellectuels vieillissants et installés, que d’épater le bourgeois — quoique les convictions maoïstes d’Alain Badiou soient anciennes et inébranlables. Alain Badiou ou Slavoj Zizek ne seraient en somme que les “bouffons sinistres” d’un champ médiatique et d’une gauche désorientée, en mal de sensations fortes. Dans ce cas, ce ne serait effectivement pas si immoral, ni si révoltant : juste minable.

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