La sexualisation de la politique russe est souvent réduite à la figure « macho » de Vladimir Poutine, et à des manifestations d’enthousiasme de jeunes et jolies fans du Président — ou des communicants qui les emploient. Les exemples sont suffisamment connus pour que je ne m’y attarde pas. Elle ne se limite pourtant pas à Vladimir Poutine et aux poutinophiles : elle frappe aussi les nationalistes russes.

La mode du ZOJ — abréviation de “mode de vie sain” — qui fait fureur parmi eux, s’est traduite par la mise en avant de beautés physiquement “slaves”, modestes, et sobres :

Une jeune femme sobre est un bien national.

Toujours à la pointe de la provocation, le site Spoutnik et Pogrom a fait franchir une étape à cette sexualisation en organisant un concours de beauté. Ce site d’information et d’opinion se veut le fer de lance d’un nationalisme russe moderne, cultivé, distingué, hipster iront jusqu’à dire certains. J’invite d’ailleurs ceux qui ne parlent pas le russe à aller faire un tour sur leur site, afin d’admirer les efforts graphiques, remarquables, qu’ils déploient en ce sens.

Le concours organisé par Spoutnik et pogrom s’intitule : « Aide le professeur norvégien ». Le prétexte en a été fourni par la sortie d’un livre portant sur le nationalisme russe contemporain dont l’illustration de couverture n’a pas eu l’heur de leur plaire :

Elle figure en effet un individu qui incarne le repoussoir absolu pour le type de nationalisme distingué auquel ses rédacteurs aspirent. Un homme, d’un certain poids, en bonnet et manteau noir, au visage de butor : l’incarnation du sovok, le populo soviétoïde, inculte et nostalgique de l’URSS. Spoutnik et pogrom écrit : « le client typique d’Antimaïdan ».

Ce mouvement, de création récente, constitue l’un des derniers avatars des projets politechnologiques du Kremlin. Destiné à lutter contre un très hypothétique Maïdan en Russie, il a vocation à servir de défouloir à toutes sortes de nervis, et à lutter, par un usage délégué de la violence physique légitime, contre les diverses oppositions au pouvoir. Pour Spoutnik et pogrom, dont l’antipoutinisme est absolu, et l’aspiration élitaire évidente, il s’agit donc d’une abomination, d’un travestissement de la réalité du nationalisme russe.

Quoi de plus efficace pour rétablir la vérité que d’en appeler à ses nombreuses lectrices ? Le journal a donc décidé « d’aider le professeur norvégien et l’université d’Édimbourg à trouver de nouveaux nationalistes russes pour la couverture de leurs futurs travaux sur [leur] mouvement national », en organisant un concours de photos de « jolies lectrices » [симпатичных читательниц]. Celles-ci ont été récompensées par cinq abonnements premium de six mois. Résultats :

“À quoi ressemble en fait le nouveau nationalisme russe”

N’est-ce pas plus attrayant ? Comme on le voit, alors que le nationalisme reste très négativement connoté en Russie, la bataille fait rage pour en présenter un visage sexy — et du reste, cultivé : toutes sont montrées lisant Spoutnik et Pogrom. On notera que cette bataille semble viser avant tout l’électorat masculin. Reflet de l’absence de féminisme dans le débat public, du sex-ratio, lourdement masculin, du nationalisme et de la classe politique russes en général ? A moins qu’il ne s’agisse de la crainte de tomber dans l’homoérotisme masculin, et donc, sous le coup de la loi. Dans un cas comme dans l’autre, il serait sans doute temps pour les nationalistes russes de s’en préoccuper…

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