“Plus jamais ça !” Affiche de E. Tsvik, 1990.

La question stalinienne figure quotidiennement à l’agenda de la Russie contemporaine, entre mémoire des crimes du stalinisme, nostalgie pour l’URSS et réhabilitation du Guide. Cette réhabilitation à l’ère poutinienne est devenue un quasi marronnier de la presse occidentale et russe de tendance libérale : au point que l’érection d’un buste à sa gloire au fin fond de la Sibérie justifie un papier. Il y a évidemment tout lieu de s’en affliger, mais cette dénonciation du « retour du stalinisme » n’est pas sans ambiguïtés, contre lesquelles met ici en garde ici Rossen Djagalov, professeur de littérature comparée, docteur de l’université de Yale. Cette mise en garde s’adresse aussi bien à l’intelligentsia russe qu’aux « slavistes occidentaux », justifiant une traduction partielle de cet article de 2011, paru dans la revue intellectuelle Neprikosnovennyj zapas : « L’antipopulisme de l’intelligentsia russe. » Je ne saurais d’ailleurs trop recommander aux russisants de le lire en intégralité.


« L’aversion de l’intelligentsia libérale pour la nostalgie [de l’Union soviétique] est aisée à comprendre. La perte partielle par l’intelligentsia de sa fonction sociale et de son capital symbolique a amené à faire de son rôle de gardien de la mémoire [du stalinisme] une de ses peu nombreuses sources de légitimité culturelle. [À partir du rapport secret de Nikita Khrouchtchev dénonçant le stalinisme] ce rôle a constitué principalement à s’opposer aux tentatives de réhabilitation du régime stalinien. C’est pourquoi, pour continuer à jouer ce rôle, et restaurer son capital symbolique, l’intelligentsia post-soviétique doit se battre contre le néo-stalinisme, même si cette lutte peut conduire à sa renaissance. Les slavistes occidentaux sont, à leur manière, les gagnants de la renaissance du stalinisme dans l’espace post-soviétique : elle les ramène à leur rôle habituel de critiques et d’interprètes du régime soviétique, et fait renaître l’intérêt pour leur matière, qui avait pratiquement disparu avec la fin de la guerre froide.

L’importance de la figure de Staline dans le débat public, et corollairement, son double sens, joue en faveur de l’État russe contemporain, accusé, à juste titre de jouer avec cette figure historique. D’une part, la cultivation [культивирование] de la figure de Staline comme homme fort et manager efficace — ainsi qu’est décrite son action dans le manuel de Filippov qui a fait tant de bruit — permet la légitimation des autorités russes actuelles. D’autre part, le net refus de l’État de faire de Staline son symbole officiel laisse penser à l’intelligentsia que l’État n’autorisera pas de restauration effective du stalinisme. Enfin, pour l’État russe contemporain, les débats historico-culturels autour de Staline sont préférables aux débats à propos de la politique et de l’économie.

De telle sorte qu’aux côtés des staliniens idéologiques [идейных сталинистов], convaincus de la nécessité de réhabiliter leur héros, on trouve d’autre agents qui, délibérément ou inconsciemment, sont susceptibles d’insuffler le rôle de Staline dans le débat public : l’État russe et, de manière paradoxale, l’intelligentsia post-soviétique et les slavistes occidentaux. »

Djapalov reconnaît évidemment que la réhabilitation de Staline est inquiétante. Cependant :

« Le danger du stalinisme est construit comme une question hypothétique. En fait, le nombre de sondages consacrés à Staline, que ce soit par les slavistes occidentaux ou les institutions libérales post-soviétiques (tel [l’institut de sondage et de recherche sociologique] Levada), ne reflète pas seulement l’intérêt de savants pour la popularité objective de Staline, mais aussi la demande active de stalinisme de la part de l’intelligentsia, afin de s’imposer dans la guerre pour la mémoire historique. Mettre Staline au premier plan du débat public, en fin de compte, éloigne la société des questions liées à la situation économique contemporaine, et ne peut qu’éloigner encore plus l’intelligentsia du peuple. »


La nostalgie pour le stalinisme, et plus encore, pour l’ « Âge d’or » des années Brejnev, constitue selon Djagalov « la forme fondamentale de protestation contre la perte par la population de ses droits socio-économiques ». Aussi longtemps que l’intelligentsia cultivera la mémoire des crimes du stalinisme sans s’intéresser à la question sociale, le fossé la séparant du peuple russe restera immense, et les rêves de démocratie en Russie, sans avenir.

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