Olga Tochyonaya, brandissant le livre de Cécile Vaissié “Pour votre liberté et pour la nôtre”, Makhatchkala, 12 juin 2017

Pourquoi les libéraux ont cessé de s’enthousiasmer pour l’Ukraine.

Traduction d’un article d’Oleg Kashin, paru dans Republic, le 18 mai 2017.


La décision des autorités ukrainiennes de bloquer les réseaux sociaux (Vkontakte et Odnoklassniki NDT) et les services en ligne (Yandex NDT) russes les plus populaires est le premier rebondissement depuis longtemps dans cette série manifestement fatiguée : « quoi de neuf chez les Ukrainiens ? » Comme lors de la terrible année 2014, les nouvelles d’Ukraine deviennent à nouveau les plus débattues et les plus populaires en Russie. Mais ce qui saute aux yeux cette saison, en comparaison avec la précédente, c’est l’absence de ces voix russes qui s’exprimeraient dans le sens de : « les Ukrainiens ont complètement raison, chez eux, c’est la guerre, la Russie est l’agresseur, etc. » À l’exception des commentateurs les plus excentriques, du niveau de Konstantin Borovoï ou de citoyens russes partis depuis longtemps pour l’Ukraine, et comme souvent, devenus plus radicalement ukrainiens que les habitants natifs de ce pays, personne, semble-t-il, n’approuve le blocage des sites russes. Et c’est pour le moment, le plus bas étiage de soutien aux autorités officielles de Kiev de la part des secteurs de l’opinion publique russe critiques envers le Kremlin.

Pour atteindre ce point, il a fallu a peine trois ans. Au printemps 2014, tout en allait autrement. Le renversement de Viktor Yanoukovitch, vu par un citoyen russe mécontent de Poutine, apparaissait comme un rêve inatteignable : les manifestations de 2011–2012 victorieuses. Le peuple descend dans la rue et force un usurpateur éhonté à quitter le pouvoir et le pays. Naturellement, la joie de la victoire a été assombrie par les dizaines de morts dans les rues de Kiev. Néanmoins, imaginons que quelqu’un ait demandé, par exemple sur l’antenne de Dozhd (télévision libérale d’opposition NDT), s’il fallait sauver le pouvoir de Yanouvitch pour que personne ne meure dans les rues de Kiev. Une telle question aurait parue trop blasphématoire, et personne ne l’a posée.

En suite, ce fut la Crimée et le Donbass, et à l’automne la Marche pour la paix sur les boulevards de Moscou, ou plutôt une manifestation traditionnelle de l’après 2011–2012, sur le même parcours. Seulement, cette fois, les manifestants — les mêmes qu’aux précédentes manifestations et aux suivantes — brandissaient des pancartes contre la guerre et des drapeaux ukrainiens. Cela semblait plus que naturel : dans tout l’attirail de l’intelligentsia libérale de Russie, le slogan « Pour notre liberté et pour la vôtre », occupe une place des plus importantes, même si tout le monde ne s’en souvient pas littéralement.

Le slogan du temps des soulèvements polonais (du 19e siècle NDT) est devenu à la mode antisoviétique soviétique au moment des évènements tchécoslovaques de 1968, et de la manifestation des sept sur la Place rouge à la suite de l’entrée des chars dans Prague. «  Pourvotre liberté, et pour la nôtre » — précisément dans ce sens, inversé, figurait sur l’un des panneaux, et — en même temps que cette manifestation — est devenu l’un des symboles de la résistance antisoviétique dans l’URSS tardive. À la fin de la perestroïka, quand un scénario du type de celui de Prague, avec tanks et parachutistes, se reproduira dans le Caucase et dans les pays baltes, « votre liberté et la nôtre » reviendra plus d’une fois dans les manifestations moscovites.

Sans vouloir le moins du monde sous-estimer les mérites du mouvement dissident, et de la génération des années soixante modérément loyale, il ne faut pas les considérer comme le stade suprême du développement de notre pensée politique et sociale. À l’époque brejnévienne, l’intelligentsia soviétique critique envers le régime n’était dans l’écrasante majorité des cas incapable de dépasser son « état soviétique » (sovetskost’). L’accès réduit à l’information ; l’absence de science historique et, plus encore, de science politique non-idéologiques ; la censure totale dans la presse et l’édition ; et d’autres limites inimaginables aujourd’hui n’ont pas permis aux réfractaires soviétiques de construire leur système de valeurs autrement qu’à l’aide du matériau historique disponible en URSS. De là découle la popularité paradoxale de la série de livres « Ardents révolutionnaires (Plammenye Revolutsionery) », dans lesquels des écrivains des années 1960 à la mode, d’Aksenov à Trifonov, racontaient un combat idéal contre le régime, sur l’exemple des populistes, des Vieux bolcheviks. De là découle aussi la mode pour les Décabristes et le populisme révolutionnaire, et même la quête naïve des « idéaux léninistes », enfouis sous les ruines du stalinisme. « Votre liberté et la nôtre » provient de là, d’un système d’images se reflétant : des révolutionnaires démocrates russes, puis Engels et Lénine écrivent sur les soulèvements polonais, ensuite des écrivains des années 60 modérément antisoviétiques, paraphrasent Engels et Lénine. Dans des livres franchissant la censure, ils mettent l’accent de telle sorte que le lecteur malin se dit : « Il parle de la Tchécoslovaquie ! » Cette présomption du bon droit absolu d’un État sur lequel un empire fait rouler les chenilles de ses chars provenait sans doute aussi de l’internationalisme prolétarien du jeune État soviétique, des slogans du « Rot-Front », des vers sur Grenade, et dans l’ensemble, des recherches naïves et curieuses de bons soviétiques, qui comprenaient que la « doctrine Brejnev » n’était pas bonne — sans très bien savoir expliquer en quoi.

Le slogan a survécu sous une forme inchangée à l’effondrement de l’URSS. À son propos, on peut débattre de tout, mais pas du fait que pour les Russes ultra démocrates de l’époque, il ne s’agit pas d’une « catastrophe géopolitique » (expression de Vladimir Poutine, NDT). Même les plus graves cas d’expulsions de Russes du Caucase ou des villes d’Asie centrale en 1991 et après n’ont pas trouvé d’écho massif dans la Russie de ces années. La première guerre de Tchétchénie est arrivé au moment du pic de consensus sur « votre liberté et la nôtre ». Une part importante de la presse russe et de l’intelligentsia, au moins au cours de la première année de la guerre, était plus loyale à la partie tchétchène qu’au centre fédéral. Ainsi, la citation d’Okoudjava sur le monument qui, un jour serait érigé à Chamil Bassaev est resté jusqu’à aujourd’hui populaire chez les essayistes patriotiques, qui aiment à chercher les preuves de la tendance à la trahison dans l’intelligentsia libérale. Au cours de la guerre, lorsque les attentats de Boudionnovsk et de Kizliar ont démontré que les Tchétchènes étaient prêts à se battre contre des civils russes, et quand la journaliste pro-tchétchène Elena Masiouk fut faite prisonnière par des Тchétchènes, ce sentiment de « votre liberté et la nôtre » a commencé à s’éteindre. La seconde guerre de Tchétchénie, sous des slogans inarticulés de revanche, donne le coup d’envoi de l’époque qu’on désormais qualifier de poutinienne. Mais le slogan ne fut alors révisé par personne. Au cours des années poutiniennes, on trouvait toujours un sujet plus important : de la prise de contrôle de la chaîne de télévision NTV aux manifestations de 2011–2012 — et à ces dernières années de réaction. Le slogan ne prenait la poussière dans la conscience collective de l’intelligentsia libérale que pour refleurir sous la forme de drapeaux ukrainiens lors des manifestations de 2014.

Tout paraissait régulier : les « gens respectueux » en Crimée (surnom donné aux soldats russes ayant pris le contrôle de la région, NDT), les séparatistes pro-Russes dans le Donbass suscitaient des associations avec tous les précédents épisodes d’impérialisme russo-soviétique maudits par les générations précédentes de l’intelligentsia russe. Le slogan apparaissait tellement évident qu’il a permis aux milieux libéraux moscovites de ne pas remarquer les épisodes controversés du Maïdan, les événements tragiques d’Odessa, et « l’opération anti-terroriste » elle-même (nom donné par les autorités ukrainiennes aux opérations militaires dans le Donbass, NDT), qui parodiait, sur le plan de la rhétorique, les campagnes russes en Tchétchénie. En outre, plus la propagande russe officielle maudissait les nouvelles autorités ukrainiennes, plus le public russe anti-Poutine devenait résolu envers elles, habitué qu’il était à ne pas croire un seul mot venant de la télévision. Il a fallu trois ans et quelques milliers de cadavres pour que l’expression « les deux côtés sont coupables » ne cesse de résonner comme une blague, pour que la confiance que milieu russe anti-Poutine voue à la propagande ukrainienne chute au de celle qu’ils vouent à la propagande russe, et pour que les Russes anti-Poutine cesse de considérer l’Ukraine post-Maïdan comme le pays de leurs rêves démocratiques. Aujourd’hui, même la levée du régime des visas avec l’Union européenne — inestimable du point de vue des autorités ukrainiennes — n’est pas accueillie avec enthousiasme à Moscou, et les discours ultra patriotiques sur les « nouveaux Ukrainiens » sont combattus par les plus libéraux de leurs amis moscovites.

Bien qu’il reste probable que nous n’assistions qu’à une réaction conjoncturelle à des évènements précis en Ukraine, on aimerait croire que cette déception est profonde, et que la génération actuelle de l’intelligentsia russe libérale, même sans y réfléchir comme il se doit, révise enfin la conception soviétique, remontant aux années 1960, de « votre liberté et la nôtre » Qu’elle comprenne que « notre liberté » et « la vôtre » ne sont liées en rien, et que seule la nôtre ne peut nous intéresser et nous émouvoir. La liberté d’autrui, mérite peut-être qu’on s’y intéresse, mais seulement dans la mesure où elle influe sur la vie de nos compatriotes, qui se trouvent sous son empire. Cette révision a fait défaut en 1991 quand des Russes ont été chassés du Caucase et d’Asie centrale, quand en 1994, Boris Eltsine a jeté le Caucase dans le gouffre d’une guerre inutile. La conception « votre liberté et la nôtre » s’est révélée impuissante quand Poutine a réuni la Crimée à la Russie, et a provoqué la création des Républiques auto-proclamées du Donbass. Aujourd’hui, alors que la décision d’interdire des sites russes en Ukraine apparaît insensée y compris aux plus conséquents critiques de Poutine en Russie, on peut espérer que cette révision ait lieu. Il n’y a pas de « votre liberté et la nôtre », seulement la nôtre — pour laquelle il nous faut nous battre.

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